vendredi 24 avril 2015

J'ai testé l'histoire de l'art en live à Beaubourg – Partie 2



Pourquoi devient-on artiste aujourd'hui, comment définir la limite entre la création pure et le déjà-vu, voire le totalement inutile ? C'est un peu le mystère de l'art contemporain, tout reste une question de goût mais les œuvres qui nous semblent abusives nous révoltent franchement...

Pour mieux connaître et forcément mieux comprendre, le Centre Pompidou de Paris propose un cycle de visites guidées pour découvrir leur collection et faire directement face aux œuvres. Ce parcours de quatre soirées se fait en compagnie d'une conférencière nous présentant sa sélection. Un excellent moyen de découvrir les inspirations, les intentions et les influences d'artistes du monde entier. 

A la suite de mon article sur la première partie, j'ai découvert ici des courants artistiques plus en phase avec mes affinités : l'art militant, qui témoigne d'une époque, et l'art qui crée du lien. Revue de mes découvertes préférées. 

Faire de l'art pour créer du lien


Bien sûr, l'art n'a pas attendu l'époque contemporaine pour chercher et provoquer une relation avec les autres, un moment partagé. Toutefois, à partir des années 60, une nouvelle façon de créer ce lien s'organise autour des "happenings" inventés par Alan Kaprow. L'art devient presque un grand terrain de jeu, le public se promène dans des salles ou au-travers d'installations dans lequel il est amené à bouger, échanger, s'amuser ou éprouver une émotion. Dans la photo ci-dessous, on voit le premier "happening" de Kaprow dans une salle remplie de pneus.

Source : New York Times

Ce qui peut paraître déjà vu aujourd'hui était une véritable secousse à l'époque, à l'image de tout ce qu'on voulait réinventer au royaume du "Flower Power".

Dans les années 90, une génération d'artistes crée autour de l'idée d'une expérience commune. La sphère des rapports humains est un sujet de création à part entière, pour créer un lien avec celui qui regarde ou entre ceux qui regardent l'oeuvre. Depuis, on retrouve cette intention assez naturellement dans de nombreuses œuvres contemporaines. 

Pierre Joseph, "Paintballers", 1992



Lors d'une exposition sur Robert Delaunay, des paintballers ont arpenté les couloirs en menaçant de créer une nouvelle forme d'art contemporain... Une parodie de l'art contemporain qui veut tout le temps se réinventer.
C'était une intervention de l'artiste Pierre Joseph, qui "réactive" des personnages connus en les faisant intervenir dans des événements. Tout ce qui secoue le calme du monde artistique, qui crée de la folie, ça me fait rire, ça marche. Cette photo est une "trace", comme on appelle toute pièce témoignant d'une intervention passée. 

Alighero Boetti, "Tutto", 1987




Ce tableau a été tissé par un groupe de femmes afghanes selon une technique traditionnelle complexe. L'artiste, un italien méconnu en France, a proposé des centaines de motifs en tissu et demandé à ce que chaque couleur soir reproduite un nombre précis de fois. 
Le tableau raconte 5 ans de travail commun (pour plusieurs toiles), pour lequel l'artiste se pose un peu en producteur, voulant résumer "toute" l'humanité, comme le dit faussement naïvement le titre.




Hassan Darsi, "Le projet de la maquette", 2002-2003



Cette maquette du parc de l'Hermitage de Casablanca est frappante de réalisme. Dans le même temps, il est surprenant de voir tant de détails pour représenter un lieu à l'abandon. C'est parce qu'elle a été fabriquée par un groupe d'habitants et militants avec les matériaux récupérés sur place. Et un objectif : interpeller les pouvoirs publics pour réhabiliter le lieu.
C'est donc grâce au travail de ce collectif réuni autour de l'artiste, et de nombreuses actions citoyennes, que les autorités ont annoncé lors de l'exposition les travaux à venir. Depuis, le parc est rendu à ses habitants.


De l'art pour témoigner


L'art peut aussi avoir du sens parce qu'il raconte l'histoire, en tout cas la façon dont l'artiste le ressent, avec nostalgie, rage ou idéalisme. J'ai eu de la chance, on est passés par mon tableau préféré de la galerie.

Jean-Michel Basquiat, "Slave auction", 1982




Avec son trait rapide, ses assemblages et ses déchirures qui semblent encore en cours, Basquiat parle ici de l'histoire des noirs américains. 
Sur un fond noir profond, on peut voir au centre un bateau doré qui représente l'esclavage mais aussi une promesse de richesse, à droite une figure menaçante devant des dessins de "no teeth" ("sans-dents"), ceux qui n'ont ni les moyens ni l'agressivité mordante de leurs adversaires. A gauche, un insecte sur fond orange représente les souffrances des esclaves dans les champs de coton. 

Sans connaître les explications de tous ces symboles, on pressent qu'il s'agit de représentations qui traversent l'artiste et qui l'obsèdent. C'est tout simplement étrange et très beau. Je passe devant chaque fois que je me rends à Beaubourg, et comme toujours, un effet impossible à rendre sur photo. Les œuvres, il faut aller les voir. 




Jean-Luc Moulène, "Quarante objets de grève", 2000-2003



Les objets de grève sont fabriqués par les ouvriers lors d'occupation d'usines. Les produits sont alors détournés et revendus aux sympathisants. Le photographe Jean-Luc Moulène a recensé ces objets, dans un style volontairement très neutre, en lumière naturelle. Je trouve jubilatoire de découvrir le fruit d'un travail en complète autonomie, qui se réapproprie les chaînes de production comme moyen de communication. 
Bien que ces objets soient aujourd’hui plus rares à trouver, l'artiste a permis de faire entrer ces créations aux Archives nationales du monde du travail, et les gens qui les ont fabriqués avec. 




En conclusion...


Cela fait deux longs articles pour quatre visites, je n'ai pourtant fait qu'une sélection. C'est dire que la série de conférences "Face aux œuvres" est riche, et permet de mieux comprendre un art contemporain assez conceptuel, qui doit définitivement s'accompagner d'une explication pour s'apprécier. Comme s'inscrire cette année a un peu relevé du parcours du combattant, il faudra avoir l’œil affuté pour suivre un prochain événement de ce type. 
Reste son penchant personnel, qui me fera toujours préférer des pièces tout simplement esthétiques, lumineuses, colorées ou insolentes. J'ai découvert ici des courants que je ne connaissais pas et qui me permettront de mieux explorer le monde intérieur des l'artiste, ce qui reste au fond le plus intéressant. 

Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou
Place Georges-Pompidou, 75004 Paris
Métro Rambuteau
11 h – 21 h tous les jours sauf le mardi
Tarif plein 13 € ou 10 €